Les soldats de l’éternité
L’armée enterrée du premier Empereur de Chine est en délégation à Paris. Jusqu’au 14 Septembre 2008, la Pinacothèque expose une découverte archéologique sans précédent, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

Officier Supérieur
En 1974, dans la région de SHAANXI au centre nord de la Chine, le monde découvre, médusé, les fragments intacts d’une armée en terre cuite de plus de 1000 fantassins en ordre de bataille, vieux de 2200 ans.
Plus incroyable encore : ces soldats à la présence saisissante, aux traits sculptés par des artisans de génie, plus vrais et plus grands que nature, donnent l’illusion, chacun, d’être singulier.
Hiératiques et sublimes, ils montent la garde silencieuse d’un immense domaine, enfouis sous terre avec leurs divisions et leur commandement, pour accompagner le dernier voyage d’un Empereur sanguinaire, mégalomane et fou.
Cette œuvre d’art unique, sans doute la 8ème merveille du monde, est due au fantasme d’un seul homme, l’Empereur Qin Shi Huangdi, hanté sa vie durant, par le spectre de sa propre mort.
Le site enterré de Xi’an a, après lui, traversé les siècles à l’instar des nécropoles égyptiennes auxquelles il ressemble étrangement par sa magie et le principe de sa conception en hypogée.
Car, outre ces guerriers représentés par l’Exposition, - un ou deux pour chaque corps de l’armée : simple soldat, officier, conducteur de chars, archer et arbalétrier (sur les 7000, hommes au total, seuls1.500 ont été mis à jour) - , la dernière demeure de l’Empereur recèle d’autres trésors.
Chars décorés de métaux précieux, chevaux en terre cuite, tout un palais souterrain reconstitué avec ses défenses, ses officiers civils, et ses musiciens.
Objets rares, oiseaux aquatiques en bronze, arbres de jade, et fleuves de mercure
sur un périmètre de 56 km2 pour protéger sa sépulture et continuer sa vie dans l’au-delà.
Un bâtisseur sanglant
Le premier Empereur Qin Shi Huangdi a régné au III ème siècle avant notre ère.
Déjà célèbre pour avoir dressé la première « grande muraille » - seul monument que la Lune peut contempler -, et réussi l’unification du pays en écrasant tous ses ennemis, il a créé la Dynastie Qin (qui se prononce TCHIN) et donné son nom à la.. Chine.
En levant cette armée factice « idéale » dirigée à l’Est, vers les anciens Royaumes combattants qu’il avait soumis, et en bâtissant sous la terre ce palais de l’au-delà, Shi Huangdi a poursuivi sa chimère au prix du sang et de la souffrance, et n’a reculé devant aucune exaction pour assouvir sa superstition.

Archer agenouillé
Les exécutions attestées et les tortures par brûlures et tatouages du visage, témoignent de sa barbarie, et de sa volonté de briser ses sujets, même si sa dynastie, après avoir réduit en cendres le royaume, ne va lui survivre que 4 ans et durer moins de 15 ans (- 221 à - 206) au lieu des milliers d’années dont il rêvait.
Par le seul décret de sa folie, en quête d’un improbable élixir d’immortalité, il envoie mourir en mer 3000 jeunes gens et jeunes filles de la Cour
Il fait enterrer vivants par centaines, voire par milliers, (ils étaient 700.000) les artisans et concepteurs de cette armée et de ce domaine fantomatique incroyable afin de s’assurer qu’ils emportent avec eux pour toujours, leur savoir faire.
C’est encore lui qui, redoutant pour son autorité les méfaits du savoir, ordonne, sur le conseil de son sinistre conseiller Li Si, le « grand incendie des livres » et l’élimination des 460 lettrés de la Cour, enterrés, eux aussi, vivants.
Il finira par mourir à 49 ans après avoir harponné une baleine dans l’espoir insensé, toujours plus grand, de conjurer le sort et d’échapper à sa condition humaine.
Pourtant cette déviance psychiatrique majeure et l’exercice sans limite de ce pouvoir absolu ont suscité l’admiration, voire une inévitable fascination.
D’autant plus troublante que Shi Huangdi allait laisser derrière lui, en même temps que le souvenir de sa paranoïa meurtrière et de ses autodafés, une œuvre d’une grandeur exceptionnelle.
Un événement politique
La découverte en 1974, en pleine « révolution culturelle » des guerriers de Xi’an est aussi un événement politique .
Pour Mao Tsé Toung , l’armée de terre cuite, constituée de paysans issus d’une conscription massive, symbolise la dévotion à un pouvoir autocratique qu’il ne se cache pas d’admirer.
Mao va même, après 22 siècles, réhabiliter officiellement Qin Shi Huangdi dont il imite les méthodes brutales de centralisation, et se vanter d’avoir enterré plus d’intellectuels que lui.
La Chine s’empresse ainsi de montrer au m onde ces merveilles qui consacrent sa puissance et renforcent son régime par l’image subliminale qu’elles renvoient.
Cette précipitation dans les premières excavations a eu d’ailleurs pour effet de détruire la polychromie des statues exhumées par leur simple contact à l’air.
En revanche, les fouilles aujourd’hui ont été considérablement ralenties et grande est l’opacité qui entoure toujours le tombeau lui-même, identifié par un tumulus seul visible à l’extérieur, mais qui n’a pas été excavé. On a dit que les défenses automatiques mises en place par l’Empereur pour protéger le mausolée représentaient un grave danger, et qu’il était interdit de profaner sa sépulture.
Mais sans doute aussi la découverte d’un tombeau vide entacherait la légende sacrée qui entoure le site merveilleux de Xi’an.
Une exposition confidentielle
La Pinacothèque est un lieu confidentiel propice à la méditation.
Le visiteur se trouve ainsi littéralement face à ces personnages étranges : des hommes à qui il ne manque que la chair et le sang, échappés de l’ombre et du temps pour le contempler : une image inoubliable.
La suite de l’exposition présente pour l’essentiel les objets rituels destinés aux cultes funéraires liés par tradition au pouvoir, pratiqués dans la Chine ancienne aux époques précédant le règne de Qin Shi Huangdi, dans la mouvance des obsessions du premier empereur sur les maléfices et sortilèges de la mort
Lisa Strelli
Pinacothèque de Paris
28, place de la Madeleine
75008 Paris
Téléphone : 01 42 68 02 01
www.pinacotheque.com
