Seul pilote à bord
Président. Présidentiel. Présidentialisme. Base de la Constitution de 1958, l'attention portée par le Général de Gaulle à la fonction suprême inverse à l'époque les configurations républicaines précédentes. D'un régime parlementaire, paralysé par ses courants contradictoires, la France passe sous la poigne d'un seul homme, grignotant au fil des mandats, le pouvoir des autres pour mieux pouvoir leur commander.

L'étudiant lambda lira dans un manuel de droit constitutionnel que les pouvoirs varient selon les lectures du texte, en fonction de la personnalité du titulaire de la fonction, mais aussi de la conjoncture. L'évolution constante du rôle devient alors subjective, tout en se voyant ponctuellement entérinée par les révisions constitutionnelles.
Le rôle présidentiel glisse peu à peu vers une forme d'opportunisme transformé en mode de gouvernement, là où il devrait se limiter à un rôle d'arbitre neutre, au dessus des partis, et capable d'en appeler, par la dissolution de l'Assemblée Nationale ou le referendum aux autres tenants du corps démocratique.
Colonisant l'autorité du premier ministre, le Président exerce une certaine forme de pouvoir personnel, porté à l'égal de celui du peuple, que ce dernier s'amuse parfois à lui retirer, en lui imposant la cohabitation. Rare, pertubant, mais efficace, ce système de partage du pouvoir.
Pour Paul Alliès, directeur du département de sciences politiques de l'Université de Montpellier I, le point culminant de l'effet cohabitation correspond à l'arrivée de Lionel Jospin à Matignon, d'autant qu'elle découle d'une erreur commise à partir d'un pouvoir propre de Jacques Chirac, celui de la dissolution de l'Assemblée Nationale. « De 1997 à 2002, le pouvoir imposé devient primo-ministériel, au point qu'au Sommet de Barcelone, nulle opposition n'est prononcée entre celui-ci et Jacques Chirac. »
Mais de l'avis de tous les partis, la cohabitation n'est pas un système acceptable, car elle désoriente l'opinion publique. Aussi, les réformes amorcées par le chef du gouvernement socialiste, comme le quinquennat et l'inversement du calendrier électoral serviront à désamorcer les risques de cohabitations futures.
« Les contrepouvoirs s’amenuisent »
Parallèlement, la fonction présidentielle continue de se renforcer dans les textes. Cette année, la révision constitutionnelle votée au mois de juillet en est un exemple que Paul Alliès commente en ces termes : « Le projet de révision apporte le prétexte de donner plus de points au Parlement, mais finalement, il instaure un système plus que jamais favorable au contrôle par le président de sa majorité. Les contrepouvoirs s'amenuisent, broyés comme par un rouleau compresseur... » Pour lui, les vingt-quatre textes de révision sont à eux seuls la preuve que le système fonctionne mal. « La France est le seul pays de l'UE avec un tel régime, ailleurs, les chefs d'états possèdent moins de prérogatives, confient le pouvoir aux premiers ministres, responsables devant le Parlement. Chez nous, c'est le contraire, et la concentration des pouvoirs ne cesse d'augmenter. »
Alors rien de très positif sur le plan démocratique ? « Les évolutions sont lentes et laborieuses. Quand une amélioration s'enclenche, elle reste bloquée à mi-chemin. Et les autres ne sont pas visibles par le public, qui devrait pouvoir lire au jour le jour ce système de pouvoir, comprendre comment ça marche. » Et pour lui, seule une nouvelle Constitution serait capable d'améliorer le sens démocratique, en réduisant la toute-puissance de l'exécutif, pour l'instant seul pilote à bord. « Et même si ce n'est pas seulement valable pour Nicolas Sarkozy, il concentre encore davantage d'attributions que ses prédécesseurs. Il fait les choses qu'il veut, ce qui l'avantage quand ça l'avantage, au point même d'utiliser le Sénat contre sa propre majorité. Il reste seul pilote à bord, réunit son fameux G7 de ministres hors des conseils officiels... Ca n'existe même pas en Afrique !»
Sarah Cotillard
