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Entretien avec Benoît Genuini,
Président de l’Agence Nouvelle des Solidarités Actives (ANSA)

Association créée en Janvier 2006, l’ANSA met en œuvre des actions sociales innovantes et expérimentales de lutte contre la pauvreté. Dès sa mise en place, elle a en particulier porté le projet de Martin Hirsch, le Revenu de solidarité active, et est à l’origine de son expérimentation dans près de 40 départements. Son Président, Benoît Genuini, fait le point.



Benoit_Genuini
"Si les expérimentations donnent rapidement des résultats concluants, il faudrait le généraliser le plus vite possible ", Benoît Genuini, Président de l'Agence nouvelle des solidarités actives.

Au marbre : Que pensez-vous des débats actuels autour du RSA ?
Benoît Genuini : « C’est très positif car nous entendons beaucoup parler du RSA. Lorsqu’il est entré au Gouvernement, Martin Hirsch a voulu poursuivre la démarche que nous avions adoptée à l’origine. Elle consiste à expérimenter une action sociale sur le terrain, à petite échelle, pour en tirer des enseignements et en faire une loi plus pertinente et mieux adaptée. Aujourd’hui, elle fonctionne et c’est tout naturellement qu’elle suscite des débats. Ce que je trouve très bien ! Il faut reconnaître que la manière dont la réforme sur le RSA est conduite est une démarche courageuse. Le fait d’expérimenter et de rendre visible un dispositif avant qu’il ne devienne une loi, l’expose nécessairement à la critique.
Mais le Président de la République a fait du revenu de solidarité active, un des sujets prioritaires. Il a été très clair. Le RSA sera généralisé en 2009. »


A.M. : Que pensez-vous du mode de financement annoncé par Nicolas Sarkozy ?
B.G. : « Pour l’instant le redéploiement de la prime pour l’emploi est un peu flou. On ne sait pas encore très bien s’il s’agira de la totalité du budget ou seulement d’une partie.
Certaines hypothèses pourraient conduire à ce que des foyers, parmi ceux aux revenus plus élevés, perdent leur prime pour l’emploi. Donc il y a un risque politique à assumer.
Avant la prise de décision, il est sain qu’il y ait un débat pour que tous soient conscients des enjeux et des risques. Pour autant, il serait dommage qu’il participe de la résistance systématique au changement.
En France, nous avons horreur de la prise de risque. Contrairement aux pays anglo-saxons, nous ne la valorisons pas du tout.
Ceci dit, le coût de la mesure n’est probablement pas aussi important qu’on le dit, car le RSA est en réalité un investissement. Le coût annoncé est celui de la première année. Une fois le RSA mis en place, il facilitera le retour à l’emploi. Le coût du RSA sera moindre pour la collectivité que le coût du RMI. Et les bénéficiaires du RSA auront repris une activité, auront plus de pouvoir d’achat, la capacité de travail du pays sera supérieure. Et enfin, nous aurons fait reculer la pauvreté. Tout ceci mérite bien de prendre un risque et de faire un investissement, il me semble.»


A.M. : Quelles sont les risques engendrés par le RSA?
B.G. : « Deux grandes critiques sont faites à l’encontre du RSA. La première : le RSA pourrait faciliter le temps partiel. La seconde : les entreprises pourraient ne pas augmenter les salaires. Mais ce sont des procès d’intention. Jusqu’à présent, toutes les entreprises que nous rencontrons ne sont pas dans cet état d’esprit. Mais il ne faut pas être naïf.
Peut-être faudrait-il insérer des dispositifs d’encadrement des entreprises et, pourquoi pas, une logique de réduction des avantages dont elles disposent si elles ne jouent pas le jeu. »


A.M. : Que proposeriez-vous ?
B.G. : « Je souhaiterais qu’on lance l’idée d’une agence de notation – ce qui existe déjà - qui évaluerait le comportement social des entreprises. Il s’agirait de faire une publicité négative autour des entreprises qui ne jouent pas le jeu. Or, aujourd’hui, les entreprises sont très préoccupées par leur image citoyenne. On entend beaucoup parler de responsabilité sociétale, d’engagement citoyen, etc… Cette agence pourrait mettre en place une arme de dissuasion. Par ailleurs, je suis préoccupé par le fait que les travailleurs sociaux, les référents soient bien formés au RSA et à sa logique, un peu nouvelle. Ils sont, actuellement, plus focalisés sur l’aspect social que sur l’aspect économique des problèmes d’exclusion. Ils doivent être plus conscients qu’un de leurs objectifs est l’accompagnement de l’insertion par le travail, la réinsertion économique, sans se cantonner à une réinsertion sociale. »


A.M. : La généralisation trop rapide inquiète.
Certains voudraient voir l’expérimentation se poursuivre plus longtemps. Qu’en pensez-vous ?

B.G. : « C’est vrai. Beaucoup de personnes voudraient que l’expérimentation dure trois ans. C’est ce que nous-mêmes avons prévu. Mais ce sont parfois les mêmes qui ne connaissaient rien à l’expérimentation ou qui ne la recommandaient pas, il y a un an. Je pense que cela fait partie des débats de posture politicienne que je trouve parfois un peu rétrogrades.
Ceux-là même qui se prononçaient pour la suppression de la prime pour l’emploi, il y a quelques mois, parce qu’elle était saupoudrée sur un trop grand nombre de personnes et n’avait pas vraiment d’impact et d’utilité, estiment, aujourd’hui qu’il est inacceptable de la réutiliser pour financer le RSA.
Si les expérimentations donnent rapidement des résultats concluants, je crois qu’il faudrait le généraliser le plus vite possible pour en faire bénéficier le plus grand nombre. Il ne faudrait pas perpétuer une sorte d’inégalité criante entre les personnes qui bénéficient du RSA, dans les départements où il est expérimenté, et les autres. C’est tout le compromis politique à trouver, entre une expérimentation plus longue, et plus riche en enseignements et une exigence politique d’égalité et de traitement équitable entre les citoyens.


A.M. : Quels sont les enseignements que vous avez tirés de ces expérimentations ?
B.G. : « C’est un peu prématuré. Les départements expérimentent le RSA de façon variable. Les barèmes, les formes d’accompagnement diffèrent d’un département à l’autre. Il faudra donc essayer d’en faire une synthèse, puis de diffuser les bonnes pratiques. Mais, dans le département de l’Eure comme dans d’autres départements, nous avons un retour qualitatif. Le RSA est très apprécié. Pour certains, il a changé leur vie. C’est le plus qui leur permet de franchir le pas, retrouver un travail, et une place dans la société. Une des premières femmes qui a perçu le RSA dans l’Eure, a pu prendre un logement. Elle avait la trentaine passée, des enfants et habitait toujours chez des parents. Elle a découvert l’autonomie. Le RSA peut permettre de rentrer dans un cercle vertueux et de reprendre confiance dans l’avenir. »


A.M : Avez-vous des résultats chiffrés ?
B.G. : « Il est trop tôt pour exploiter les chiffres, La majorité des expérimentations sont opérationnelles depuis quelques mois seulement. Certaines n’ont démarré qu’en mars 2008. Néanmoins, les premières comparaisons nous apprennent que dans les territoires où le RSA est testé, le retour à l’emploi des personnes au RMI est important. Pour le moment, l’expérience est satisfaisante. Mais il faut attendre que les résultats se consolident pour en vérifier l’impact. »


A.M. : Quelles sont les autres activités de l’Agence nouvelle des solidarités actives ?
B.G. : « Nous montons avec des départements et des collectivités locales, des projets très concrets d’innovation sociale. Par exemple, nous avons réalisé une étude sur le Micro-crédit social. Elle a constitué l’un des documents de référence du « Grenelle du microcrédit et de l’inclusion financière » organisé dans le cadre général du Grenelle de l’Insertion. C’est une innovation puisqu’aujourd’hui, ce concept est essentiellement tourné vers le micro-crédit professionnel. Le micro-crédit social a pour vocation le soutien dans les dépenses courantes.
Nous montons aussi des dispositifs plus efficaces d’accueil des personnes en difficulté, de simplification des processus administratifs, de décloisonnements des institutions publiques, etc.. Nous réfléchissons également à des dispositifs de rapprochement entre le monde des entreprises et le monde de la protection sociale. Il y a vraiment trop peu de passerelles entre ces mondes, et il faut arriver à une plus grande facilité d’accès aux entreprises, pour les personnes en situation d’exclusion. »


Propos recueillis par Faustine Calmelet