Pharmacies vs Leclerc
Des médicaments trop chers ? Le groupe Leclerc dit non ! et propose la vente des médicaments déremboursés 25% moins cher que dans les pharmacies. Mais, le monde de la santé le voit d’un très mauvais œil. Le conseil officinal est primordial. Les pharmaciens comptent faire respecter leur profession.
« Tombez malade aujourd’hui. Demain, ce sera peut-être trop tard ». En colère, les pharmaciens se mobilisaient le 28 Mai dernier. Pourquoi? « E.Leclerc demande que ses docteurs en pharmacie puissent vendre les médicaments non remboursés à prix E.Leclerc ». En avril, les centres lançaient une campagne publicitaire, assimilant les médicaments à des bijoux et sous-entendant que se soigner serait bientôt un luxe. La proposition de Michel-Edouard Leclerc : vendre les médicaments non remboursés 25% moins cher que dans les pharmacies. « C’est impossible ! Nous ne faisons pas 25% de marge », affirme Daniel Buchinger, Président du groupement Univers Pharmacies.
Tout a commencé quelques mois auparavant, lorsque le Gouvernement annonçait la mise en libre accès dans les pharmacies de quelque 200 médicaments – bénéficiant d’autorisation de mise sur le marché et pouvant être vendus sans ordonnance –. Annonce entérinée, le décret devrait paraître au journal officiel le 28 juin prochain. L’objectif : faire jouer la concurrence.
« Il n'y aura de modération de l'inflation des médicaments que si on met en concurrence les pharmacies et d'autres réseaux de distribution », déclarait Michel-Edouard Leclerc lors d’une conférence de presse. Or, les centres éponymes profitent déjà de la libéralisation du secteur en Italie. Et pourtant, « le nurofen y est vendu 5,52 €, alors qu’en France, son prix moyen est de 2,94 € », affirme Gilles Bonnefond, Président délégué de l’USPO.
Mais une brèche est ouverte, et le groupe Leclerc veut s’y engouffrer. Les conseils de santé en blouse blanche répliquent avec le soutien de la Ministre de la santé, Roselyne Bachelot.
La course judiciaire
Le 21 avril 2008, le Tribunal de Grande Instance (TGI) de Colmar, saisi en référé – procédure d’urgence – par le groupement Univers Pharmacie, l’USPO (Union des syndicats de pharmaciens d’officine) et l’UNPF (Union nationale des pharmacies de France) condamnait le groupe Leclerc à retirer sa campagne publicitaire, « mensongère et dénigrante ». Mais il en faut plus pour que Michel-Edouard Leclerc baisse les bras. Quelques jours plus tard, il interjetait appel, et obtenait gain de cause. La publicité continuera à être diffusée sur M6 et TF1. Et ce, malgré l’avis contraire du Bureau de vérification de la publicité.
Mais les 23.000 pharmacies françaises ne comptent pas en rester là. Pour elles, la cassation est de rigueur, les syndicats de pharmacies se sentent floués. « Nous n’avons eu qu’une demi journée pour constituer notre dossier en appel », déclare Daniel Buchinger, avant d’ajouter, atterré : « les juges d’appel ont admis ne pas avoir vu la publicité litigieuse. C’est une aberration ! »
Un combat de santé publique
Mais pour le moment, rien n’interdit au groupe Leclerc de poursuivre sa campagne. Rien, sauf peut-être une absence de légitimité. « Les pharmacies ont le monopole de la compétence. Chacun son métier ! vendre un médicament est un acte de soin et non pas de distribution », affirme Gilles Bonnefond.
Pour accompagner l’application du décret relatif à la mise en libre accès des médicaments déremboursés, l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) mettra à disposition des pharmaciens un document rappelant « les sept règles d'or » d’une « auto-médication responsable ».
« Cette mesure ne peut marcher que si elle est accompagnée du conseil officinal », insiste Anne Castot responsable du Service de l'évaluation et de la surveillance du risque et de l'information de l’Afssap. Et c’est justement pour cette raison que les pharmaciens se battent.
« Les pouvoirs publics mettent actuellement en place un parcours de soins cohérent dans lequel la grande distribution n'a pas sa place. », explique Gilles Bonnefond.
Le 15 mai dernier, l’Union des groupements des pharmacies d’officine (UGPO) voyait le jour. 5.000 pharmacies unissaient leur force pour contre-attaquer. Jusqu’à vendredi 13 juin, TF1, France 2, France 3 et TMC, diffusaient deux spots publicitaires. Objectifs : insister sur l'intérêt de défendre ce réseau de proximité.
« Si les centres Leclerc obtiennent gain de cause, 6.000 pharmacies devront fermer. Et cela pose un problème. Les points de vente des centres Leclerc seraient trop peu nombreux pour faire face à une épidémie », s’inquiète Daniel Buchinger.
Encore un marché ?
Leclerc a été le premier supermarché à vendre du carburant à la fin des années 1970, après avoir remis en cause le monopole des compagnies pétrolières. Il s'est ensuite lancé dans la parapharmacie à la fin des années 1980. Il milite encore pour l'ouverture de nouveaux marchés, au nom de la défense du pouvoir d'achat. Pourtant, il est aujourd’hui mis en cause. Les prix des produits alimentaires augmentent quand le pouvoir d’achat baisse. Pour Daniel Buchinger, « c’est de la poudre aux yeux. Les centres Leclerc veulent faire diversion ».
Quoiqu’il en soit, l’enseigne a mis la puce à l’oreille. La grande distribution pourrait bien vendre des médicaments. Carrefour, Auchan et les autres distributeurs n’ont plus qu’à attendre que Leclerc tire les marrons du feu.
