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Interview de François Lescaroux,
Economiste et ingénieur à l’institut Français du Pétrole (IFP)

Le prix du pétrole atteint des sommets, qui passent la barre des 130 dollars. Chacun se renvoie la balle : est-ce la responsabilité des pays consommateurs, des spéculateurs, ou encore est-ce l’affaiblissement du dollar ? François Lescaroux présente son analyse...



Francois_Lescaroux
François Lescaroux

Au Marbre : Le prix du pétrole atteint des records ces derniers jours. Quel est votre sentiment ?
François Lescaroux : « Nous sommes dans un mouvement haussier, mais nous ne savons pas jusqu’où les prix vont monter ni jusqu’à quand.
La logique refluera dès lors que les réactions suscitées commenceront à avoir des effets.
Sur la consommation, les effets sont lents à apparaître. Entre 2002 et 2007, les prix ont augmenté au même rythme que la demande. Mais nous étions en forte croissance économique, avec des revenus plus confortables. Par conséquent, les effets n’étaient pas visibles. Mais depuis 2007, la croissance n’est plus là. Les effets de la hausse des prix se font davantage ressentir. Par exemple, la demande américaine a diminué cet été. C’est la première fois depuis 1991. »



A.M. : Qu’en est-il pour la France ?
F.L. : « Il n’y a pas encore de réaction apparente. Mais, le système de taxes français atténue les variations de prix. En France, le prix du baril a été multiplié par 6 depuis le début des années 2000. Ce qui n’est pas le cas, de celui du gazole à la pompe. Les taxes amortissent la hausse des prix.»


A.M. : A quoi attribuez-vous la hausse des dernières semaines ?
F.L. : « Il est toujours difficile de donner des raisons à un phénomène qui ne se constate qu’à court terme. Néanmoins, le principal facteur est vraisemblablement l’affaiblissement du dollar.
Par ailleurs, nous avons constaté des tensions importantes autour des distillats moyens, comme le gazole routier, le fioul de chauffage ou ceux qui servent à produire de l’électricité dans les centrales thermiques.
Ces produits sont beaucoup sollicités et notamment dans les pays émergents. Or la production ne suit pas les besoins.
Il faut, également, tenir compte des facteurs ponctuels. La vague d’inquiétudes sur l’offre, les attaques au Nigeria, ou les problèmes géopolitiques en général. »


A.M. : Certains estiment que ce mouvement haussier est la résultante d’une spéculation intense sur les marchés pétroliers. Qu’en pensez-vous ?
F.L. : « Evoquer la spéculation est inutile.
D’ailleurs, ce terme est flou. On ne fait pas bien la différence avec l’investissement.
Les spéculateurs misent sur les produits pétroliers car ils pensent que les prix vont augmenter. La spéculation amplifie la hausse, mais ne la crée pas. Du reste, les spéculations de ces derniers mois ne sont pas plus importantes qu’avant. L’amplitude dont on fait état est la même que dans les années 1990.
On s’acharne à invoquer cette cause car elle est pratique pour tout le monde. C’est une chasse à l’homme. Il faut trouver le bouc émissaire. Par exemple, ils sont les responsables désignés de l’OPEP, elle-même critiquée pour ne pas porter attention aux fluctuations et ne pas augmenter sa production. »



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A.M. : Dans quelle mesure l’affaiblissement du dollar a-t-il une conséquence sur le prix du pétrole ?
F.L. : « Lorsque le dollar s'affaiblit par rapport à l'ensemble des monnaies, les consommateurs, hors Etats-Unis, payent le pétrole moins cher. En conséquence, ils en demandent plus. Mais l'offre ne croît pas de façon proportionnelle. Ce qui explique la hausse des prix. Mais cette augmentation va rendre le produit plus difficile d'accès et ralentir la demande, ce qui tendra in fine, à calmer le marché. »


A.M. : Comment interprétez-vous le silence de l’OPEP ?
F.L. : « Nous ne savons pas exactement de quelles ressources les pays de l’OPEP disposent. Ils communiquent sur leurs réserves, mais nous n’avons aucun moyen de vérifier.
Par conséquent, nous ne pouvons pas savoir s’ils font le bon choix, en n’augmentant pas leur production.
Quoiqu’il en soit, ils veulent optimiser leurs recettes pétrolières dans la mesure où leurs stocks sont épuisables. Aujourd’hui, on leur demande de produire plus pour le même profit ou un profit moindre. L’OPEP n’est pas une association humanitaire. Elle recherche la rentabilité et c’est bien normal. Je ne comprends pas cette critique. »


A.M. : Où en sont les réserves pétrolières ?
F.L. : « Il existe du pétrole en sous-sol, c’est ce que disent majoritairement les analystes.
Mais la capacité de production n’est pas suffisante. Or, pour développer l’offre, il faut construire des gisements. Ce qui est coûteux et techniquement compliqué.
Les compagnies pétrolières sous-traitent la construction des plates-formes. Mais les sous traitants ne sont pas nombreux - c’est un métier très spécialisé - et le marché est saturé. Nous sommes donc confrontés à une saturation à tous les niveaux.
Par ailleurs, les pays disposant de ressources pétrolières commencent à contrôler leurs accès. Les compagnies ne peuvent donc plus investir partout. Par exemple, le Canada a changé les conditions de partage des bénéfices. D’autres pays interdisent l’accès à leur sous-sol. »


A.M. : Où en sont les recherches sur les énergies alternatives ?
F.L. : « Des recherches sont encore en cours, mais nous avons déjà quelques pistes. Par exemple, en ce qui concerne le gazole routier ou le fioul de chauffage, nous pouvons déjà leur substituer le gaz ou le nucléaire. Mais désormais, les pays émergents devront les remplacer aussi. Ce que les pays développés ont déjà réalisé dans une large mesure.
En outre, nous cherchons des carburants alternatifs comme le biocarburant ou le charbon liquéfié. »


A.M. : Certains estiment que le développement des biocarburants favoriserait la hausse des prix des matières premières. Qu’en pensez-vous ?
F.L. : « Les biocarburants représentent une part trop faible de la production agricole mondiale pour être considérés comme une source de tension importante. Le développement des biocarburants n'est pas la cause de la hausse des prix des matières premières agricoles. Ces deux évolutions sont des conséquences d'une même cause : le développement économique accéléré des pays émergents. »


Propos recueillis par Faustine Calmelet